> Texte de Pierre Soulages
in "STATUES-MENHIRS, des énigmes de pierre venues du fond des âges", éditions du Rouergue

 

 

Peinture et sculpture, quelles qu'en soient l'époque et l'origine, peuvent s'envisager de deux points de vue fondamentalement différents.

Comme œuvre d'art, c'est-à-dire créant à partir de l'émotion originelle une dynamique de l'imaginaire et de la pensée.
Ou bien, comme document contribuant aux diverses sciences de l'homme, anthropologie, ethnologie, histoire, sociologie, etc.
Toute œuvre peut servir de document au service d'une science, elle n'en est pas pour autant de l'art (les mauvais tableaux sont souvent de meilleurs documents que les chefs d'œuvre).

Lorsque pour la première fois j'ai vu les stèles gravées du musée Fenaille ce fut un choc. Ces pierres venant de loin allaient loin en moi. J'y lisais certes une volonté d'aller à l'essentiel pour arracher au bloc inerte une présence humaine. Mais surtout je me suis senti proche de l'homme qui avait gravé ainsi, sculpté ainsi, plus que de cet autre dont l'ambition était la beauté antique. Ce que j'éprouvais me rejetait brusquement loin de l'Apollon du Belvédère, de l'idéal grec et classique et de tout ce qu'on nous faisait admirer au lycée. De même l'amour que je portais à l'espace architectural de l'abbatiale de Conques m'éloignait du Parthénon.

Ces statues-menhirs se présentent comme des œuvres hors d'un temps, "d'une consistance indéfectible". C'est la densité, la frontalité, l'impression d'une puissance permanente. On sait qu'elles sont préhistoriques, mais leur présence, leur force surgies du passé, les fait aussi y échapper et nous en oublions leur origine. Elles sont là, devant nous, énigmatiques et fascinantes. Ce qui me touche c'est la charge d'émotion portée par ce monolithe grossièrement, péniblement mais fortement gravé, élevé à la dignité de figure. On dit parfois "maladroitement" mais dans une œuvre d'art s'agit-il d'adresse ou de sincérité ? Se demander s'il y a maladresse, c'est oublier ce qu'est véritablement l'art, c'est le réduire à un "métier", c'est le situer sur un chemin qui conduit inévitablement là où il n'a pas lieu.

Au-delà d'une représentation, ce qui m'anime c'est la force de cette présence. Ce que j'interroge et que j'aime ce sont les qualités concrètes des traces gravées ainsi par la main d'un homme et leur organisation dans le bloc. Ces blocs de pierre sont-ils sculpture ou gravure ? Question académique sans grand intérêt, ils se situent hors de ces catégories. Ils créent un espace qui leur est propre.

Ces statues-menhirs nous atteignent indépendamment de l'époque et du lieu de leur création. Il en est de même pour les œuvres d'Afrique, d'Asie, d'Amérique, d'Océanie. Ce ne sont pas les significations, connues ou non, qu'elles pouvaient avoir pour leurs auteurs qui nous concernent. Nous n'avons ni les mêmes religions, ni les mêmes mythes, nous vivons dans des sociétés différentes, et pourtant elles ont le pouvoir de provoquer et de répondre à ce que nous y investissons de nous-mêmes, maintenant. La vie d'une œuvre est faite par ceux qui la voient.
Les statues-menhirs du musée Fenaille sont suffisamment allusives pour ne pas appartenir à un art "abstrait" (dans l'acception actuelle de ce mot) et, bien qu'allusives, elles ne représentent pas, elles présentent. Elles n'expriment pas, elles sont.

[haut]

Fermer la fenetre