> Pierre Soulages "Lettre sur les lavis de Hugo"
(in "Europe", Victor Hugo, n°671, mars 1985)

 

 

A travers une lettre adressée à Henri Meschonnic, le peintre Pierre Soulages livre les réflexions que lui inspirent les dessins de Victor Hugo.


Mon cher Henri,

Après avoir pris quelques notes, je viens de relire une partie de ce qui a été dit depuis un siècle sur les dessins de Hugo (ce sont le plus souvent des peintures, des lavis tout aussi peinture que la peinture chinoise peut l'être). Cette lecture m'aurait tout à fait dissuadé d'ajouter encore à ce flot d'analyses, de comparaisons, d'appréciations, si vous n'aviez si amicalement insisté pour que je vous adresse ces quelques réflexions.
Les dessins de Hugo qui m'intéressent vraiment son ceux où il utilise des outils et des procédés qu'il a inventés avec une liberté créatrice impressionnante et en dehors des métiers appris. Liberté d'autant plus remarquable à l'époque de l'académisme, où la peinture se figeait dans un métier traditionnel et artisanal. Beaucoup devancent les procédés surréalistes systématiquement mis au point pour faire apparaître une figuration, pour voir venir se faire, dans des taches d'encre, une apparition. Cette postérité n'est pas étonnante ; que les peintres surréalistes si proches de la poésie des poètes (de celle des mots plus que de celle des formes) aient rencontré cet homme du verbe qu'est Hugo est bien dans l'ordre des choses. La figuration comme on dit de nos jours, les images sont liées aux mots. Et le sens flottant d'une image souvent précisé par les mots : le titre. Parfois même, c'est le mot qui la transforme en symbole, par exemple : telle image de vague déferlante titrée par Hugo "La destinée". La peinture surréaliste a été souvent qualifiée de littéraire et par opposition on a quelquefois abusivement rapproché la peinture abstraite de la musique... Je ne veux pas entrer dans ce débat mais il faut noter que les surréalistes ont toujours tenu à l'écart la peinture qui vit hors de la représentation, hors des images. Et dans cet ordre d'idées il est intéressant de se souvenir des jugements de Breton sur la musique, et sur la peinture dite abstraite.
Au cours de l'interrogation des hasards de la peinture, ou des taches d'encre, il y a deux chemins qui divergent, deux conduites : celle allant vers l'image (celle de Hugo et de beaucoup d'autres) et celle d'une peinture trouvant sa raison d'être dans les pouvoirs des qualités physionomiques des formes peintes (couleurs, valeurs, transparences, opacités, matière, proportions... etc., organisation d'où naît le rythme, la lumière, l'espace) que l'arrivée de l'image compromet dans une description. De nos jours, beaucoup trouvent un plus grand intérêt à cette vie des formes qui ne passe pas par l'image.
Mais la qualité de la peinture de Hugo, sa spécificité, sont indépendantes de ses prolongements et de ses antécédents. Je ne crois pas que ces comparaisons soient une aide. Il est évident que Hugo peintre n'est pas Rembrandt ni Hugo écrivain Chateaubriand. Je me sens étranger à ce type d'approche d'une œuvre.
Je vous prie, mon cher Henri, de croire, ainsi que Régine, à toute mon amitié.

Pierre Soulages
15-1-1985


P.S. - petite remarque technique - le lavis est un médium qui se prête à l'apparition d'images fortuites plus facilement que le dessin davantage docile à la main qui guide.
- L'image apparue dans la matière même, encre ou lavis qui l'a suscitée et produite, a une présence, une force de persuasion, une existence, qui donne au rêve plus de réalité que ne le fait l'imitation, la copie, d'un modèle réel ou imaginaire. Montaigne l'avait déjà noté : une éponge "abreuvée" de couleurs lancée par dépit sur un tableau représentant un chien "las et recru", pour tout effacer, y "parfournit ce à quoy l'art n'avoit pu attaindre" (Essais, Livre I, ch. XXXIV).
- Ausone a raconté aussi l'histoire d'un peintre donnant un coup d'éponge à l'image d'un cheval dont l'écume mousse mal pour rendre ce que le fini des retouches ne parvenait pas à rendre.
Les deux anecdotes diffèrent. Chez Montaigne le coup d'éponge c'était le dépit pour tout effacer. Le hasard contrarie l'intention, s'oppose à elle. Il produit ce qui n'était pas attendu. Et il y a aussi la réussite : le coup d'éponge frappe au bon endroit. C'est l'intervention de la chance.
Dans les deux anecdotes, il y a une image déjà présente -cheval ou chien- qui fait basculer la tache d'une éponge dans une lecture figurative.
Dans les deux cas, la cohérence des formes soumises à la physique d'un liquide projeté par une éponge, leur permet d'être plus vraies qu'une imitation. Notre imagination trouve plus de vérité imitative à des formes qui n'imitent pas mais qui ont leur vie propre.
Mais nous ne quittons toujours pas le domaine de la peinture mime.


16-1-1985

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